Question :
Certaines personnes affirment qu’il n’est pas permis de critiquer publiquement le dirigeant. Elles avancent comme preuve le hadith suivant :
” أفضل الجهاد كلمة حق عند سلطان جائر”
« Le meilleur des jihads consiste à prononcer une parole de vérité face à un dirigeant injuste. » (Ahmed)
Elles prétendent que le mot عند mentionné dans ce hadith signifie « auprès de lui », c’est-à-dire uniquement lorsqu’on est seul avec lui.
Réponse :
En arabe, le mot عِنۡدَ, qui se traduit en turc par indinde (auprès de), est utilisé avec plusieurs sens : auprès de, à côté de, face à, devant, au moment de, dans la possession de ou du côté de.
De plus, ce mot peut être accompagné d’un pronom suffixe (ḍamîr muttaṣil) et prendre les formes suivantes :
عندي، عندك، عندكم، عنده، عندنا…
Dans de nombreux versets, on trouve l’expression :
عِنۡدَ اللّٰهِ
« auprès d’Allah ». Or, nul ne peut s’asseoir auprès d’Allah, être seul avec Lui ou Le rencontrer. C’est pourquoi l’expression « auprès d’Allah » est utilisée avec différents sens.
Voyons quelques versets :
1)
مَا عِنۡدَكُمۡ يَنۡفَدُ وَمَا عِنۡدَ اللّٰهِ بَاقٍؕ
« Ce qui est chez vous s’épuisera, tandis que ce qui est auprès d’Allah demeure. » (An-Nahl, 96)
عِنۡدَ اللّٰهِ (ʿinda Allâh) : Le sens n’est pas « auprès de Lui ». Son royaume ne disparaît jamais. En effet, les cieux et la terre Lui appartiennent ; ils font partie de Son royaume.
عِنۡدَكُمۡ (ʿindakum) : Cela signifie : ce qui est chez vous, ce qui vous appartient, ce qui est votre propriété. Quant aux biens des hommes, ils disparaissent.
2)
وَمَنۡ اَظۡلَمُ مِمَّنۡ كَتَمَ شَهَادَةً عِنۡدَهٗ مِنَ اللّٰهِؕ
« Et qui est plus injuste que celui qui dissimule un témoignage qu’il détient venant d’Allah ? » (Al-Baqara, 140)
عِنۡدَهٗ (ʿindahû) : Le sens est le suivant : après avoir attesté de la véracité d’une information venant d’Allah — notamment en témoignant de la prophétie de Muhammad ﷺ, mentionnée dans leurs propres Écritures — ou après avoir pris Allah comme témoin de son témoignage, si une personne dissimule ce témoignage lorsqu’elle est appelée à le fournir, elle est alors considérée comme l’un des plus grands injustes.
3)
مَنۡ ذَا الَّذِىۡ يَشۡفَعُ عِنۡدَهٗۤ اِلَّا بِاِذۡنِهٖؕ
« Qui donc peut intercéder auprès de Lui sans Sa permission ? » (Al-Baqara, 255)
عِنۡدَهٗ (ʿindahou : devant Lui, en Sa présence) signifie ici : Au Jour de la Résurrection, l’intercesseur n’intercédera qu’avec la permission d’Allah. Cela ne signifie pas qu’il ira s’asseoir auprès d’Allah ou se retrouver seul avec Lui. Allah, Exalté soit-Il, est bien au-dessus de telles conceptions.
4)
وَنَحۡنُ نَتَرَبَّصُ بِكُمۡ اَنۡ يُّصِيۡبَكُمُ اللّٰهُ بِعَذَابٍ مِّنۡ عِنۡدِهٖۤ اَوۡ بِاَيۡدِيۡنَا
« Quant à nous, nous attendons qu’un châtiment venant de la part d’Allah vous frappe, ou qu’il vous atteigne par nos mains. » (At-Tawbah, 52)
عِنۡدِهٖۤ (ʿindihi : de Sa part) signifie ici :
Le châtiment qui atteint les mécréants de la part d’Allah leur parvient d’une manière qu’Allah a décrétée. Il ne vient pas physiquement d’auprès de Lui, car Allah est exempt de telles considérations. Il provient des cieux et de la terre qu’Allah a créés. En effet, comme il est mentionné dans les versets 4 et 7 de la sourate Al-Fath, tout ce qui se trouve dans les cieux et sur la terre fait partie des armées d’Allah. Allah ordonne à l’une de Ses créatures d’agir, et celle-ci devient alors un moyen de châtiment contre les mécréants. Les pluies torrentielles, les vents violents, les chaleurs extrêmes, les tremblements de terre, les virus provoquant des maladies et d’autres phénomènes semblables en sont des exemples.
5)
لِيُحَآجُّوۡكُمۡ بِهٖ عِنۡدَ رَبِّكُمۡؕ
« Afin de discuter avec vous devant votre Seigneur au moyen de cela. » (Al-Baqara, 76)
Personne ne peut être admis auprès d’Allah pour débattre avec Lui. En revanche, au Jour de la Résurrection, la discussion aura lieu devant Lui et face à Lui.
6)
حَسَدًا مِّنۡ عِنۡدِ اَنۡفُسِهِمۡ
« Par jalousie provenant d’eux-mêmes. » (Al-Baqara, 109)
Les Juifs ont envié Muhammad ﷺ parce que la prophétie avait été accordée aux Arabes et non à eux. C’est pourquoi ils ne voulurent pas embrasser l’Islam et cherchèrent à égarer les musulmans.
La jalousie réside dans le cœur et dans l’âme ; elle provient de l’intérieur de l’homme.
7)
وَلَا تُقٰتِلُوۡهُمۡ عِنۡدَ الۡمَسۡجِدِ الۡحَـرَامِ حَتّٰى يُقٰتِلُوۡكُمۡ فِيۡهِۚ
« Ne les combattez pas dans la Mosquée sacrée jusqu’à ce qu’ils vous y combattent eux-mêmes. » (Al-Baqara, 191)
Il est interdit de combattre à l’intérieur de la Mosquée sacrée ainsi que dans ses environs. Toutefois, si les mécréants combattent les musulmans en ce lieu, alors le combat devient permis. Ici, عِنۡدَ (ʿinda) est employé dans le sens de « dans » ou « à l’intérieur de ».
8) Quelques exemples tirés de la langue arabe
a)
كل ما عِنۡدِي 100 دينار
« Tout ce que je possède est de cent dinars. »
Ici :
ما عِنۡدِي
« tout ce qui est en ma possession ».
b)
هذا ما عِنۡدِي أن أقوله
« Voilà ce que j’ai à dire. »
c)
هذا عِنۡدِي أفضل من هذا
« À mon avis, ceci est meilleur que cela. »
À la lumière de ce qui précède : ” أفضل الجهاد كلمة حق عِنۡدَ سلطان جائر” « Le meilleur des jihads consiste à prononcer une parole de vérité face à un dirigeant injuste. » (Ibn Hanbal)
Dans ce hadith du Messager d’Allah ﷺ, le mot عِنۡدَ (ʿinda) est employé dans le sens de :
« devant lui » ou « face à lui ».
En effet, un dirigeant injuste n’accepte pas qu’une personne s’approche de lui pour lui dire la vérité. Quant au dirigeant juste, il accepte que les gens viennent auprès de lui pour lui prodiguer des conseils. De même que Pharaon et Nemrod, Ibn Salmane et les autres dirigeants injustes du monde musulman n’acceptent pas qu’une personne vienne leur dire la vérité ; celui qui la prononce est soit emprisonné, soit mis à mort.
Le hadith suivant vient appuyer cette compréhension : Le Messager d’Allah ﷺ a dit : ” سيد الشهداء حمزة بن عبد المطلب ورجل قام إلى إمام جائر فأمره ونهاه فقتله” « Le maître des martyrs est Hamza ibn Abd al-Muttalib, ainsi qu’un homme qui s’est levé face à un dirigeant injuste, lui ordonnant le bien (c’est-à-dire ce qu’Allah a prescrit) et lui interdisant le mal (c’est-à-dire ce qu’Allah a prohibé), puis qui a été tué par ce dirigeant. » (Al-Hâkim)
Dans ce hadith, l’expression : قام إلى إمام جائر signifie littéralement : « il s’est levé face à un dirigeant injuste », c’est-à-dire : « il s’est tenu devant un dirigeant injuste pour lui faire face ».
Le Messager d’Allah ﷺ a également dit : ” ستكون أمراء فتعرفون وتنكرون، فمن عرف فقد برئ، ومن أنكر فقد سلم، ولكن من رضي وتابع، قالوا أفلا ننابذهم بالسيف؟ قال: لا، ما صلوا” (Muslim) « Il y aura des dirigeants qui commettront des actes répréhensibles (munkar). Certains d’entre vous les reconnaîtront comme tels, tandis que d’autres les réprouveront. Celui qui les reconnaît comme étant un munkar est innocent de leur faute. Celui qui les réprouve et les rejette est sauvé. Quant à celui qui agrée leurs actes et les suit, il est l’exception. »
Les Compagnons demandèrent : « Devons-nous les combattre par l’épée ? »
Le Messager d’Allah ﷺ répondit : « Non, tant qu’ils accomplissent la prière. » (Muslim)
L’expression « accomplir la prière » est ici une expression figurée désignant l’application de l’Islam.
Dans une autre version, le Messager d’Allah ﷺ a dit : « Sauf si vous voyez une mécréance manifeste. »
Le Messager d’Allah ﷺ a également dit : ” إلا أن تروا كفرا بواحا عندكم من الله فيه برهان” « Sauf si vous voyez chez les détenteurs de l’autorité une mécréance manifeste au sujet de laquelle vous possédez de la part d’Allah une preuve évidente. » (Muslim)
Le sens de ce hadith est que les musulmans doivent s’opposer aux dirigeants en leur disant la vérité.
Tant qu’ils appliquent la religion, il n’est pas permis de prendre les armes contre eux.
Toutefois, la parole de vérité doit impérativement leur être adressée.
Ce sens est encore renforcé par le hadith suivant :
Abou Bakr رضي الله عنه rapporte avoir entendu le Messager d’Allah ﷺ dire : «إنَّ النَّاسَ إِذَا رَأوُا الظَّالِمَ فَلَمْ يَأْخُذُوا عَلَى يَدَيْهِ أوْشَكَ أنْ يَعُمَّهُمُ اللَّهُ بِعِقَابٍ» « Lorsque les gens voient un oppresseur et ne cherchent pas à l’empêcher de commettre son injustice, il est proche qu’Allah leur inflige un châtiment général. » (Abou Dawoud, At-Tirmidhî, Ibn Mâjah)
Dans ce hadith, le mot : « les gens » est employé. Cela signifie qu’ils doivent agir collectivement et se dresser face à l’oppresseur. Tous les musulmans doivent se lever ensemble pour tenter de l’empêcher de poursuivre son injustice. Dans le cas contraire, l’oppresseur ne renoncera pas à son oppression.
À l’époque du Messager d’Allah ﷺ, la vérité lui était dite ouvertement devant les gens ; cela ne se faisait pas en secret. Le Messager d’Allah ﷺ souhaitait lui-même que la vérité soit exprimée publiquement. Ainsi, s’il avait frappé quelqu’un ou pris le bien de quelqu’un, il demandait à cette personne de venir réclamer son droit et disait :
” وإني لأرجو أن ألقى ربي وليس أحد منكم يطلبني بمظلمة في دم ولا مال”
« J’espère rencontrer mon Seigneur sans que l’un d’entre vous ne vienne me réclamer réparation pour une injustice que je lui aurais causée concernant son sang ou ses biens. » (At-Tirmidhî et Abou Dawoud)
Les califes bien guidés souhaitaient eux aussi que la vérité leur soit dite ouvertement et qu’ils soient tenus pour responsables de leurs actes. Lorsque le Calife bien guidé ʿUmar ibn al-Khattâb رضي الله عنه voulut limiter le montant des dots, une femme lui dit la vérité publiquement devant les gens. Il déclara alors :
« La femme a dit vrai et ʿUmar s’est trompé. »
Puis il revint sur sa décision.
En Islam, il n’existe aucune adoration des personnes ni des dirigeants. Il n’existe pas non plus d’obéissance aveugle. L’obéissance doit être consciente et réfléchie. Elle repose sur une preuve légale (dalîl sharʿî). En effet, en Islam, il ne s’agit pas d’un leadership individuel, mais d’un leadership intellectuelle. La personne choisie pour gérer les affaires des gens doit se conformer au Coran et à la Sunna ; dans le cas contraire, on ne lui obéit pas.
Le Messager d’Allah ﷺ a dit :
” لا طاعة لمخلوق في معصية الخالق”
« Il n’y a aucune obéissance à une créature dans la désobéissance au Créateur. » (Ibn Hanbal)
Le premier Calife bien guidé, Abou Bakr رضي الله عنه, lorsqu’il fut choisi comme calife et que la bayʿah lui fut prêtée, expliqua cela à la Oumma en disant :
« Obéissez-moi tant que j’obéis à Allah et à Son Messager.
Mais lorsque je désobéis à Allah et à Son Messager, vous n’avez alors aucune obligation de m’obéir. »
(Al-Bidâyah wa-n-Nihâyah)
Cela n’a rien à voir avec l’attitude de certaines personnes de notre époque qui se rangent derrière les dirigeants. Lorsque ces dirigeants s’opposent à l’Islam, elles leur cherchent des excuses, prennent leur défense et vont même jusqu’à interdire qu’on leur dise la vérité ou qu’on leur demande des comptes. Une telle attitude n’existe pas en Islam.
On s’adresse au dirigeant directement et ouvertement en lui demandant : « Pourquoi fais-tu cela ? » Et il doit répondre. On ne lui cherche pas d’excuses et on ne lui en invente pas. Car il ne s’agit pas d’une affaire personnelle qui devrait être discutée en tête-à-tête. Il s’agit des affaires de la Oumma et de l’ensemble de la communauté.
De même que le dirigeant mène une politique publique, cette politique doit être soumise à la reddition des comptes et corrigée. Si elle n’est pas corrigée, le dirigeant est démis de ses fonctions. Qui est donc le dirigeant, après tout ? Ce n’est qu’un être humain parmi d’autres. Les dirigeants ne sont pas divinisés. Aucune immunité ne leur est accordée. Ils doivent être immédiatement amenés à rendre des comptes. Eux aussi sont des êtres humains comme les autres ; ils ne sont pas infaillibles, ils peuvent se tromper, commettre des injustices et même quitter l’Islam.
Le Calife Abou Bakr رضي الله عنه, après avoir été élu et avoir reçu la bayʿah, s’adressa à la Oumma en ces termes :
« Ô gens ! J’ai été placé à votre tête, alors que je ne suis pas meilleur que vous.
Si j’agis correctement, aidez-moi. Si j’agis mal, redressez-moi.
Dire la vérité est un dépôt de confiance, tandis que mentir est une trahison. »
(Al-Bidâyah wa-n-Nihâyah)
C’est pourquoi les musulmans doivent contrôler en permanence leurs dirigeants et les corriger. S’ils ne se corrigent pas ou s’ils deviennent apostats, ils doivent être démis de leurs fonctions et sanctionnés. C’est ainsi que l’État devient bien guidé, juste et droit ; et que la religion, l’État, la Oumma, les gens ainsi que leurs droits sont préservés.
Esad Mansur
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